Le Professeur Berche fait ici le point sur les importants travaux en
cours à l'Hôpital Necker-Enfants malades sur l'hypothèse
infectieuse de la maladie de Crohn. Ces recherches soutenues depuis 1994
par l' afa et l'Institut Electricité Santé
devraient permettre d'infirmer ou de confirmer l'hypothèse infectieuse
de la maladie de Crohn, qui est importante pour ses conséquences
thérapeutiques potentielles.
La maladie de Crohn réalise un processus inflammatoire chronique du
tube digestif évoluant par poussées, nécessitant dans
plus des deux tiers des cas, après plusieurs années
d'évolution, la résection du segment intestinal lésé.
Sa cause demeure aujourd'hui inconnue Parmi les étiologies
évoquées depuis la découverte de cette maladie, l'origine
infectieuse de la maladie a été évoquée, basée
sur des arguments épidémiologiques et des arguments
microbiologiques.
Epidémiologie de la maladie de Crohn
L'étude de la répartition géographique des patients
atteints de la maladie de Crohn montre l'existence d'un gradient nord-sud,
la maladie étant fréquente dans les pays occidentaux, incluant
le nord des Etats-Unis, la Scandinavie, le Royaume-Uni et la France, alors
qu'elle est beaucoup plus rare dans les pays tropicaux d'Afrique, d'Asie
ou d'Amérique du Sud. L'incidence de la maladie oscille aux Etats-Unis
entre 3,1 à 13,1 cas pour 100 000 habitants. En France, on sait que
la région Nord-Pas-de-Calais est particulièrement touchée,
avec un taux estimé à 6.3 cas pour 100 000 habitants comparable
aux plus fortes incidences observées en Europe du Nord. L'existence
de foyers de la maladie évoque la possibilité d'une maladie
d'origine infectieuse.
L'existence de cas familiaux de maladie de Crohn pourrait plaider en faveur
de l'origine génétique de cette maladie. L'analyse de plusieurs
centaines de patients montre en effet l'existence d'un risque fortement accru
de voir apparaître la maladie chez les membres de la famille proche.
5 à 10 % des patients ont des parents, ascendants, fratrie, cousins
souffrant de la maladie. De plus, le risque de contracter une maladie de
Crohn est 30 fois plus élevé chez les jumeaux vrais, même
séparés, et 13 fois plus élevé chez les parents
proches. Cependant, l'apparition de cas familiaux, touchant notamment les
deux parents, pourtant génétiquement non apparentés,
ont été rapportés dans la littérature à
plusieurs reprises. Les conjoints sont souvent infectés successivement
à plusieurs années de distance après leur rencontre
(entre 4 et 8 ans).
Ces observations sur des couples mariés évoquent donc la
possibilité d'une maladie transmissible où la promiscuité
domestique pourrait jouer un rôle. L'ensemble des données
épidémiologiques, notamment la progression régulière
de la maladie, sa répartition en foyers parfois très actifs,
l'existence de cas familiaux incluant des couples mariés non
apparentés et leurs enfants, évoquent fortement le rôle
de facteurs environnementaux, en particulier celui d'un agent infectieux
transmissible à l'origine de la maladie. La rareté de la maladie
avant l'âge de 10 ans et la cinétique d'apparition des cas familiaux
survenant par vagues successives avec des décalages de plusieurs
années plaident en faveur d'une maladie infectieuse à incubation
longue liée à un agent infectieux à réplication
lente. Cette longue incubation signifierait aussi que la contamination pourrait
avoir lieu dans la petite enfance pour la majorité des patients atteints
entre l'âge de 10 et 20 ans. Enfin, l'existence de longues phases de
latence, avec des poussées de survenue imprévisible, évoque
la possibilité d'un agent infectieux quiescent avec des reprises
évolutives déclenchées peut-être plusieurs mois
avant l'expression clinique de la poussée par des stimuli
environnementaux.
La maladie de Crohn et les mycobactéries
L'hypothèse d'une mycobactérie à l'origine de la maladie
a été suspectée dès la description
anatomopathologique des lésions granulomateuses en 1913. Cette
hypothèse est reconsidérée depuis quelques années,
notamment du fait de l'apparition d'outils moléculaires permettant
de sensibiliser considérablement le diagnostic microbiologique. Parmi
les candidats, Mycobacterium paratuberculosis a été
évoqué à partir de 1984. Il s'agit d'une mycobactérie
responsable d'une maladie animale assez proche de la maladie de Crohn, la
maladie de Johne, infection intestinale chronique où le rôle
de M. paratuberculosis est prouvé. Il s'agit d'une espèce
qui croît extrêmement difficilement en culture et qui a
été mise seulement en évidence par cette technique chez
15 % des patients adultes atteints de maladie de Crohn. L'utilisation
d'une technique d'amplification génomique (PCR) a permis d'obtenir,
pour certaines équipes, des signaux positifs pour M.
paratuberculosis à partir des tissus de patients atteints de maladie
de Crohn, qu'il s'agissent de biopsies ou de pièces opératoires.
Dans notre laboratoire à l'Hôpital Necker-Enfants Malades, une
étude sur 18 enfants atteints de maladie de Crohn, a permis de
détecter des signaux positifs chez 13 des 18 patients (72 %),
et 7 signaux positifs sur 29 patients témoins atteints d'autres affections
digestives (24 %). Cependant, ces résultats et ceux d'autres
équipes restent contradictoires, liés au fait que la technique
d'amplification génique est une technique très sensible qui
peut éventuellement être sujette à des contaminations,
et donc à des réactions faussement positives, mais aussi faussement
négatives.
Il faut savoir que M. paratuberculosis est une espèce
bactérienne très largement répandue dans la nature du
fait de l'impact important de la maladie de Johne dans le bétail.
Cette infection intestinale chronique, principalement localisée à
l'iléon et au côlon, entraîne une excrétion importante
de bactéries dans l'environnement, avec la possibilité de
contamination, notamment du lait.
L'hypothèse du rôle de M. paratuberculosis dans la maladie
de Crohn impliquerait le scénario suivant:
-
Une contamination orale à partir de l'environnement, probablement
par l'intermédiaire de l'eau ou du lait souillé par des
mycobactéries provenant d'animaux malades ou asymptomatiques; cette
contamination pourrait avoir lieu dans la petite enfance et être suivie
d'une période d'incubation de 5 à 10 ans comme dans le cas
de la lèpre.
-
Pendant cette période, les bactéries coloniseraient les formations
lymphoïdes du tube digestif, telles que les plaques de Peyer, de façon
totalement asymptomatique.
-
L'expression clinique de la maladie ne surviendrait que chez certains sujets
génétiquement prédisposés; les bactéries
en faible petit nombre persisteraient à l'état quiescent dans
les granulomes non caséeux en dehors des poussées.
-
Les poussées pourraient être la conséquence d'une reprise
de la croissance bactérienne et de son extension à des tissus
sains entraînant une nouvelle réponse inflammatoire; certains
stimuli, notamment alimentaires, pourraient favoriser la reprise de la
croissance.
Ce scénario demeure hypothétique, mais n'exclut pas que la
maladie de Crohn ,qui présente un certain polymorphisme clinique,
puisse être due à plusieurs espèces de mycobactéries.
S'il se confirmait, le scénario proposé permettrait de faire
plusieurs prédictions. L'existence de foyers épidémiques
devrait coïncider avec une infection massive du cheptel dans la région
et avec des habitudes alimentaires particulières. De plus, les
antibiotiques actifs de M. paratuberculosis, tels que la
clarithromycine, la rifabutine ou l'éthambutol,
devraient avoir un effet favorable sur l'évolution de la maladie.
Aussi attrayant que soit ce scénario, il reste à démontrer
et beaucoup de travail est encore nécessaire pour aboutir. Il ne faut
pas non plus éliminer formellement la possibilité que d'autres
bactéries soient à l'origine de cette maladie. C'est pourquoi
il nous faut intensifier nos recherches pour éliminer ou conforter
l'hypothèse infectieuse de la maladie de Crohn du fait des
conséquences thérapeutiques qu'elle entraîne pour les
malades.
Pr P. Berche
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