Pourquoi cibler la voie de signalis ation du TNFa?
Le TNFa (tumor necrosis factor
a) est une
cytokine pro-inflammatoire jouant un
rôle central dans les réactions inflammatoires et immunitaires
en général, et dans la
pathogenèse de la maladie
de Crohn et la recto-colite hémorragique (RCH) en particulier. Ayant
une activité autocrine,
paracrine et
chimiotactique, le
TNFa est d'abord synthétisé sous
une forme transmembranaire de 26 kDa. Le clivage de la queue
cytoplasmique du
TNFa membranaire par une métalloprotéinase
entraîne la sécrétion d'une molécule soluble de
17 kDa. Le TNFa est sécrété
par une grande variété de types cellulaires, comme les
lymphocytes T et les
macrophages activés, en
réponse à divers types de stimuli, microbiens ou non.
Une fois sécrété, le
TNFa exerce son action sous forme de trimère
reconnu par deux récepteurs, le récepteur de type I (p55) et
le récepteur de type II (p75). La voie de signalisation du
TNFa est vitale et étroitement
régulée afin de permettre au système immunitaire de
monter une réponse inflammatoire appropriée contre l'intrusion
de pathogènes.
La reconnaissance du TNFa régule
en particulier la mort cellulaire, la migration
leucocytaire en induisant l'expression
des molécules d'adhérence et l'activation d'autres types
cellulaires, en induisant des métalloprotéinases et d'autres
cytokines pro-inflammatoires comme l'interleukine 1 (IL-1) et l'interleukine
6 (IL-6).
Le nombre de cellules productrices de
TNFa est considérablement accru dans la
lamina propria de l'intestin des
patients atteints de maladies inflammatoires chroniques de l'intestin (MICI).
Le concept de spécificité des réponses de cytokine est
clairement démontré par l'atténuation de la réponse
inflammatoire chez les patients souffrant de MICI par blocage pharmacologique
du TNFa en utilisant des anticorps monoclonaux
(encadré 1).
Encadré 1
Qu'est-ce qu'un anticorps monoclonal?
Un anticorps
monoclonal présente une très
grande spécificité du fait qu'il est défini pour
reconnaître un seul épitope (partie d'un
antigène reconnue par un
récepteur ou une
immunoglobuline). L'origine
étrangère des anticorps monoclonaux provoque une
réponse immunitaire qui va limiter leur fixation à leurs
épitopes respectifs et leur élimination rapide de l'organisme.
Pour éviter ces inconvénients, différentes techniques
tendent à améliorer la qualité et
l'immunogénicité des anticorps monoclonaux :
-
les anticorps dits chimériques, qui comportent
une fraction humaine à 75 %, correspondent à la greffe
des parties constantes d'immunoglobuline humaine sur les parties variables
d'un anticorps murin, et sont censés
être plus immunogènes
(en dehors des anticorps totalement murins) ;
-
les anticorps dits humanisés, qui comportent une
fraction humaine à 90 %, sont produits par fermentation microbienne
ou par des souris transgéniques contenant seulement une partie des
gènes humains à l'origine des Ac ; ils sont potentiellement
mieux tolérés dans l'organisme humain ;
-
les anticorps monoclonaux dits humains sont
théoriquement non immunogènes et sont produits par la technologie
de phage display ou par des modèles de souris
transgéniques.
Les anticorps monoclonaux ont clairement permis de nombreuses avancées
dans les domaines diagnostique, thérapeutique (cancers, maladies
inflammatoires) et préventif (rejet de greffes).
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Vers un blocage pharmacologique "à la carte" du
TNFa
Ces dernières années, la prise en
charge de la maladie de Crohn et de la RCH a été
révolutionnée par l'introduction des
biothérapies [1-4]. En effet, l'arsenal
thérapeutique des gastro-entérologues s'est enrichi du blocage
pharmacologique du TNFa, qui englobe à
ce jour trois molécules anti-TNFa :
l'infliximab (Rémicade®), l'adalimumab
(Humira®) et, plus récemment, le certolizumab ou
CDP870 (Cimzia®) [figure]. Cependant, les mécanismes d'action
de ces traitements restent mal connus :
cytotoxicité dépendante
du complément et apoptose des
cellules T et des monocytes ont notamment
été évoquées.
Mis sur le marché en 1999, l'infliximab, anticorps chimérique
monoclonal anti-TNFa, est le premier traitement
"biologique" des MICI. Il s'agit d'une IgG 1 composée d'un fragment
constant humain et de séquences variables murines. Avec une constante
d'affinité de 1010 mol/l-1, la demi-vie de l'infliximab après
une perfusion intraveineuse de 5 ou 10 mg/kg est de 8 à 9,5 jours.
L'élimination de l'infliximab de la circulation sanguine est
de 9,8 ml/h. En revanche, le seuil thérapeutique de la concentration
sanguine minimale d'infliximab n'a pas encore été
déterminé. Après une perfusion unique de 5 mg/kg, les
concentrations sanguines atteignent un pic de 118 mg/ml, sont
considérées comme thérapeutiques jusqu'à huit
semaines et deviennent indétectables à 12 semaines, alors que
des concentrations thérapeutiques sont encore observées 12
semaines après une perfusion de 10 mg/kg.
L'adalimumab est une immunoglobuline recombinante IgG 1 monoclonale
"humaine" de demi-vie de 12 à 14 jours qui se lie, comme
l'infliximab, au TNFa membranaire et soluble.
Sa structure et sa fonction sont indissociables des anticorps naturels chez
l'homme. Cet anticorps est aussi efficace que l'infliximab pour le
traitement de la polyarthrite rhumatoïde (PR).
Le certolizumab a été construit en greffant les
régions obligatoires courtes et hypervariables de l'anticorps monoclonal
murin sur le fragment d'immunoglobuline Fab humaine. Le certolizumab
est donc quant à lui un fragment Fab' de demi-vie de 14 jours,
complètement "humanisé", dont le pouvoir biologique neutralisant
est maintenu. Le fragment Fab' est couplé chimiquement à deux
molécules de polyéthylène glycol, ce qui permet
d'augmenter sa demi-vie de deux semaines environ et autorise des doses moins
fréquentes. Le certolizumab ne présentant pas la partie
de Fc de l'anticorps, il exerce son activité en se liant
spécifiquement au TNFa soluble, et non
au TNFa membranaire.
L'adalimumab et le certolizumab se différencient de
l'infliximab par leur administration par voie sous-cutanée
et leur moindre immunogénicité. Seul l'infliximab
possède une AMM dans la maladie de Crohn
(luminale et
fistulisée) et dans la RCH ;
il s'administre par voie intraveineuse, contrairement à
l'adalimumab et au certolizumab, qui se prennent par voie
sous-cutanée.
Plusieurs autres agents anti-TNFa, en revanche,
bien qu'ayant démontré un effet thérapeutique dans certaines
pathologies inflammatoires rhumatologiques et dermatologiques comme le
psoriasis et la PR, se sont révélés inefficaces
dans la maladie de Crohn et ne sont plus à l'étude dans cette
indication, tel le CDP-571 (Humicade®, immunoglobuline IgG 4,
anti-TNFa monoclonal humanisé à
95 %), le nerelimomab (immunoglobuline IgG 1
anti-TNFa, dimère du disulfure avec
la chaîne g1 légère de l'anticorps monoclonal de souris
BAYX1351), l'étanercept (Enbrel®,
protéine recombinante de fusion
entre p75 et IgG 1), et l'onercept (r-hTBP-1, protéine
recombinante du récepteur monomérique p55).
Encadré 2
Comment est produit un anticorps monoclonal?
Les techniques de production et les applications des anticorps monoclonaux
ont sans cesse évolué depuis le prix Nobel de G.
Kohler et C. Milstein en 1975 sur la technique des
hybridomes, qui a révolutionné
la médecine et l'industrie pharmaceutique. Schématiquement,
des anticorps monoclonaux sont produits par diverses techniques :
-
la technique de culture cellulaire d'un hybridome, c'est-à-dire
une cellule formée par la fusion cellulaire d'un lymphocyte B (cellule
productrice d'anticorps à durée de vie très courte)
avec une cellule tumorale de myélome (apportant l'immortalisation
cellulaire). Les lymphocytes B sécréteurs d'anticorps monoclonaux
sont généralement obtenus après immunisation avec
l'antigène d'intérêt. La fusion est possible en rendant
de plus en plus perméable les membranes de cellules. Grâce à
des techniques de culture cellulaire et à des apports nutritifs
particuliers, les hybridomes produisent de grandes quantités de
l'anticorps désiré, comme l'infliximab, en se multipliant
rapidement et indéfiniment ;
-
la technique du "phage display", initialement
développée par G. Smith en 1985, qui permet la sélection
d'une immunoglobuline humaine présentant une haute affinité
et une forte spécificité contre le
TNFa, tel l'adalimumab (composé
des régions variables à chaînes lourdes et
légères, une région constante IgG 1:k) ;
-
la technique de la fermentation microbienne, qui représente
une alternative de production moins coûteuse et qui est désormais
utilisée pour la synthèse de biothérapies, tel le
certolizumab.
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L'adalimumab a obtenu une AMM pour la maladie de Crohn en mai 2007,
et le dossier du certolizumab est en cours dexamen par l'Agence
du médicament. La généralisation de leur emploi
nécessitera de la part des gastro-entérologues une bonne
connaissance des indications, des modalités d'emploi, des effets
secondaires et de leur prévention. L'introduction des
anti-TNFa dans le traitement de la RCH a, quant
à elle, été retardée du fait des premiers essais
thérapeutiques contradictoires, mais également d'un dogme Th1/Th2
qui reste toutefois contesté dans la pathogenèse des MICI.
Schématiquement, la
physiopathologie de la maladie
de Crohn et de la RCH semblait, en particulier, se distinguer respectivement
sur le profil de sécrétion des cytokines de type Th1, comme
le TNFa, et de type Th2, comme l'IL-15. Les
différences d'efficacité observées avec les molécules
anti-TNF chez les sujets souffrant de MICI restent pour l'instant
inexpliquées, ce qui souligne la nécessité de poursuivre
la recherche concernant leurs mécanismes d'action
(encadré 2).
Mathias Chamaillard
Physiopathologie des maladies inflammatoires de l'intestin,
Inserm U 795 - Hôpital Pierre Swynghedauw, Lille.
Références
-
Rutgeerts P, Van Assche G, Vermeire S. Optimizing anti-TNF treatment
in inflammatory bowel disease. Gastroenterology 2004;126:1593-610.
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Sandborn WJ, Faubion WA. Biologics in inflammatory bowel disease:
how much progress have we made? Gut 2004;53:1366-73.
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Korzenik JR, Podolsky DK. Evolving knowledge and therapy of
inflammatory bowel disease. Nat Rev Drug Discov 2006;5:197-209.
-
Pizarro TT, Cominelli F. Cytokine therapy for Crohn's disease:
advances in translational research. Annu Rev Med
2007;58:433-44.