Suivi des MICI : un enjeu actuel pour un meilleur futur

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L’afa a lancé en octobre dernier un appel à projets de recherche pour une bourse exceptionnelle de 300 000€ dont la thématique est « le suivi non invasif des MICI ». Elle sera remise le 22 octobre 2022 lors du salon spécial 40 ans de l’afa (+ d’infos prochainement) !

 

Cette thématique a été choisie majoritairement par les patients et leurs proches puisqu’ils ont eu l’occasion de voter pendant tout le mois de septembre 2021 sur le sujet de recherche qu’ils trouvaient le plus intéressant. Et c’est donc l’enjeu du suivi des MICI qui a été sélectionné pour cet appel. Le Pr Harry Sokol, Président du Comité scientifique de l’afa nous répond en exclusivité sur les perspectives et les différents aspects de développement de recherche autour de ce sujet.

Pr Harry Sokol, pourquoi l’enjeu du suivi des MICI a pris autant d'importance ces dernières années ?

C’est un enjeu qui n’est pas vraiment nouveau dans notre pratique, mais je dirais que ce qui a changé ces dernières années, c’est qu’on a beaucoup plus d’options thérapeutiques différentes et de ce fait, nous essayons de proposer au patient les options thérapeutiques les plus efficaces pour lui. Quand nous avions peu de traitements à disposition, on ne se posait pas la question du choix du « bon traitement pour le bon patient », mais maintenant que l’on a plus de choix, on peut davantage se permettre de changer de médicaments pour identifier celui qui est le plus adapté chez un patient donné. Pour cela, il est indispensable d’évaluer l’activité de la maladie pour vérifier par exemple l’efficacité ou l’inefficacité du traitement.

Les malades sont de plus en plus en ambulatoire par exemple avec des traitements en sous cutané qu’ils prennent à domicile et non plus à l’hôpital : cela a-t-il modifié le suivi ?

Oui cela change un peu les choses car certains patients qui étaient vus fréquemment à l’hôpital ont maintenant un contact médical moins fréquent. Néanmoins, un des problèmes principaux pour tous les patients est celui du suivi de l’activité de la MICI. Aujourd’hui, nous avons à disposition quelques marqueurs sanguins comme la CRP que tout le monde connaît et qui s’élève lors d’une inflammation, mais ce n’est pas un examen parfait. Certains patients ont une authentique inflammation intestinale et une CRP strictement normale ! Nous avons également la calprotectine fécale, mais qui a aussi ses limites, d’abord liées au non-remboursement de l’examen, mais aussi des limites de détection de l’inflammation qui est un peu moins efficace quand les lésions de la maladie se trouvent dans l’intestin grêle. Bref, finalement les examens de suivi fiables et précis de la maladie à l’heure actuelle sont plus invasifs et moins agréables pour le patient comme la coloscopie, l’entéro IRM, la vidéocapsule etc. et donc évidemment ce ne sont pas des examens qu’on peut faire trop souvent. Nous avons donc un vrai besoin de nouveaux outils pour monitorer l’activité de la maladie de manière non invasive, qui ne rebutent pas les patients et qui soient efficaces. Les enjeux sont vraiment là.

Quels sont les paramètres à suivre ou à surveiller dans ces maladies, et pourquoi ?

C’est un point très important et sur lequel je pense que tout gastro-entérologue qui suit un patient atteint de MICI doit communiquer. On doit expliquer pourquoi on demande des examens réguliers. Du point de vue du patient, ce n’est pas toujours évident de le comprendre, car il va d’abord se concentrer sur ses symptômes, son confort à un instant T, et c’est normal : est-ce qu’il a mal, est-ce qu’il est gêné dans sa vie sociale ? Il n’a pas forcément conscience, même s’il va bien, que potentiellement sa maladie peut rester active et que la persistance de l’inflammation peut entraîner des conséquences non pas aujourd’hui, non pas demain, mais peut-être dans 1, 2, 3 ou 5 ans. Ces conséquences peuvent être importantes. Pourquoi faut-il surveiller l’activité de la maladie ?

1/ Nous devons nous assurer que la maladie ne détruit pas l’intestin pour éviter des complications comme les fistules, les abcès ou les sténoses dans la maladie de Crohn, ou la perte de la fonction de « réservoir » du colon dans la rectocolite.

2/ Le deuxième enjeu de la surveillance, ce sont les complications liées à la persistance de l’inflammation qui peut induire à long terme un cancer. On sait que l’inflammation chronique, que ce soit dans le côlon ou dans l’intestin grêle, augmente le risque de cancer. Or, nous savons que dès lors que nous surveillons la maladie et donc que nous contrôlons l’inflammation, le risque de cancer diminue de manière importante (voir notre encadré).

La surveillance du cancer colorectal

Un léger surrisque de cancer colorectal existe surtout après 10 ans d’évolution d’une maladie inflammatoire chronique de l’intestin.

Chez qui ? Chez les personnes atteintes de RCH, mais aussi de la maladie de Crohn de localisation colique.

Ce qui peut augmenter ce surrisque :
– la durée de l’évolution de la maladie
– l’étendue de la maladie (il n’y a pas de surrisque en cas de rectite isolée)
– la sévérité des ulcérations
– la persistance de l’inflammation
– lorsqu’il existe un antécédent familial de cancer colorectal
– l’existence d’une cholangite sclérosante associée à une MICI

Comment diminuer le surrisque ?

1/ Surveiller le côlon grâce à la coloscopie
La coloscopie de dépistage permet une détection précoce de dysplasie, c’est-à-dire de pré-cancer, ce qui permet de prévenir la survenue du cancer.
En pratique, un programme de surveillance doit être enclenché avec une 1ère coloscopie au bout 5-8 ans de maladie qui fait le point sur l’état de la muqueuse. Si l’atteinte est étendue, il sera proposé de faire une coloscopie de surveillance tous les 1 à 2 ans, ou tous les 2 à 3 ans si la personne ne présente pas de surrisque supplémentaire. En cas de rectite, il ne sera pas proposé de programme de surveillance particulier.
Attention : en cas de cholangite sclérosante associée à une MICI, la 1ère coloscopie de dépistage doit être effectuée dès le diagnostic de cholangite avec ensuite un programme de surveillance établissant une coloscopie tous les ans.

Important :
– les coloscopies de dépistage sont plus efficaces lorsqu’elles sont réalisées en dehors des poussées. En effet, l’inflammation peut faire diagnostiquer à tort une dysplasie ou au contraire masquer son diagnostic.
– Au cours de ces coloscopies sont réalisées des biopsies (prélèvements de la muqueuse) multiples et étagées. En général, on y associe une coloration de la muqueuse pour rendre visible des lésions qui seraient planes et mieux orienter les biopsies.

2/ Bien contrôler l’inflammation
La meilleure façon de contrôler l’inflammation est d’optimiser le traitement et d’obtenir une cicatrisation muqueuse.

(Merci au Dr Vered Abitbol. Service de gastroentérologie. Hôpital Cochin et au Pr Laurent Beaugerie, hôpital Saint Antoine, Paris.)

L’autre risque dont on a connaissance aujourd’hui, lié à la persistance de l’inflammation, ce sont les risques métaboliques. Aujourd’hui il est bien montré que l’inflammation chronique augmente les risques cardiovasculaires y compris chez les jeunes patients, ces risques peuvent être insidieux si l’on ne se fait pas suivre, car on peut se sentir très bien, n’avoir aucun symptôme digestif mais avoir une CRP qui reste élevée. Aujourd’hui dans notre pratique, nous ne tolérons plus ce genre de situation parce qu’on peut augmenter chez un sujet jeune de 25 ans son risque cardiovasculaire dans les 10 à 15 ans à venir. En monitorant davantage la maladie et donc en contrôlant l’inflammation par différents traitements, on diminue ce risque.

(Voir notre encadré)

Risque cardio-vasculaires et MICI

En 2018, l’équipe Bérénice de Julien Kirchgesner et Laurent Beaugerie (Hôpital St Antoine) a étudié le système national des données de santé (SNDS). Les évènements artériels aigus survenus sur la période 2010–2014 ont été recensés. Au total, les données de 177 827 patients (dont 50,7% atteints de maladie de Crohn) ont été analysées ce qui a permis d‘identifier un surrisque d’évènements artériels aigus chez les personnes atteintes de MICI, comparées au reste de la population. Ce risque apparaissait d’autant plus important que la maladie était sévère et que les patients étaient jeunes. En 2019, l’équipe a également démontré que ce risque était diminué de 21% chez les personnes sous anti TNF alpha « Nous pensons que cette différence est due au degré de rémission potentiellement obtenue sous anti-TNFalpha, notamment à la régression des marqueurs biologiques de l’inflammation » explique Julien Kirchgesner. En effet, le degré de rémission peut varier selon le traitement, depuis la disparition des symptômes sans normalisation complète de l’inflammation, jusqu’à la cicatrisation muqueuse avec normalisation biologique. « Cela suggère que les objectifs de rémission de la maladie doivent être ambitieux : ne pas se limiter à la régression des symptômes mais être étendus au minimum à la rémission biologique ». Ceci apparaissait d’autant plus vrai parmi la population d’hommes atteints de maladie de Crohn sous anti-TNFs, pour lesquels une diminution de 40% du risque d’évènement était observé.

Source : Kirchgesner J et al. Risk of acute arterial events associated with treatment of inflammatory bowel diseases : nationwide French cohort study. Gut, édition en ligne du 24 août 2019. DOI : 10.1136/gutjnl-2019–318932

Quelle est la place de l'auto-suivi par le patient et peut-il être efficace en termes de prévention ?

Aujourd’hui l’auto-suivi a une place assez limitée dans le sens où ce qui va être rapporté par le patient essentiellement au médecin dans la consultation, ce sont ses symptômes, ce qu’il va ressentir. Et c’est vrai qu’il y a déjà à mon avis beaucoup de progrès à faire sur des recueils de symptômes rapportés par les patients pour qu’ils soient davantage automatisés, sous forme numérique par exemple. Le patient pourrait compléter une fois par semaine son état digestif, cela permettrait d’avoir des éléments prospectifs, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas uniquement recueillis par le médecin au moment où il voit le patient, mais également d’avoir une vision plus précise sur une période donnée. Mais dans l’idéal, l’objectif de la surveillance ce n’est pas de recueillir les symptômes, parce que si le patient est déjà en poussée et qu’il a des symptômes, c’est vrai que c’est « presque trop tard ». L’objectif c’est de monitorer l’activité de la maladie et de détecter une réactivation de la maladie avant même que les symptômes n’apparaissent pour qu’on puisse éviter la poussée tout simplement. De cette façon on peut agir soit en augmentant la dose du médicament ou en changeant de médicament pour éviter que les symptômes arrivent. En ayant cette attitude, on sait aussi qu’on va réduire la période de temps pendant laquelle l’inflammation est présente et donc on va réduire tous les risques afférents.

Si des marqueurs simples pouvaient permettre que le patient puisse faire ça tout seul à la maison, ça serait génial !  Je vais vous donner un exemple très simple, les patients atteints de diabète surveillent leur glycémie à la maison tout seul et même maintenant avec des outils numériques qui font que la glycémie est prise quasiment en temps réel chez les patients… et évidemment ça change tout.

Aller vers ce genre de système serait évidemment idéal parce que cela permet de donner de l’autonomie au patient, en lui permettant de « voir » sa maladie au-delà des symptômes. Cela lui permettrait aussi d’être davantage acteur de ce suivi et de sa maladie. A l’heure actuelle, en France à ma connaissance, il n’existe que des auto-tests vis-à-vis de la calprotectine mais qui ne sont pas remboursés. Par ailleurs l’acceptabilité de l’examen n’est pas évidente puisqu’il faut manipuler ses selles pour prélever un échantillon qui est analysé à la maison, et dont les résultats sont envoyés au médecin. C’est un bon début mais encore une fois ce test n’est pas parfait notamment comme je le disais plus haut pour la maladie de Crohn du grêle, le test semble quand même moins performant. Donc nous avons besoin de nouveaux marqueurs pour suivre les patients d’une manière la moins invasive possible et, si possible qui puissent être transposables à la maison.  Après si déjà on peut avoir ce que les Anglais et les Américains appellent un « point of care » c’est-à- dire vraiment avoir un test rapide où on a la réponse immédiate déjà ça serait super ! Le patient irait dans une pharmacie ou chez son médecin faire un test qui lui donne le résultat immédiatement ; ça serait une étape intermédiaire qui serait déjà très intéressante.

Dans l’appel à projet initié et lancé par l’afa, l’objectif est soit d’identifier de nouveaux marqueurs, soit de développer des marqueurs déjà identifiés. Pourriez-vous nous expliquer l’intérêt ?

Je tiens à signaler que le premier intérêt de cet appel à projets c’est qu’il reflète ce que ressentent et recherchent les patients. En effet, nous avons un objectif en tant que médecin de conserver la qualité de vie du patient sur le court terme et le long terme et la notion de suivi non invasif est en ce sens un thème très proche des intérêts des patients. Par ailleurs, le fait que cet appel à projet de recherche ambitieux soit financé par une association de patients donne encore plus de sens, et encore davantage car ce sont les patients eux-mêmes qui ont orienté la thématique de cet appel à projet.

Mais aussi pour toutes les raisons que l’on a mentionnées plus haut, pour contrôler l’inflammation, on a un vrai besoin aujourd’hui de trouver des solutions de suivi efficaces. Cet appel à projets pourrait donc être très intéressant pour élaborer des solutions nouvelles, car nous avons besoin d’innovation en termes de suivi, de vraiment penser différemment de ce qui existe. Une autre possibilité serait que cet appel à projet pousse des équipes qui ont déjà des biomarqueurs dans les « tiroirs » et qui ont déjà commencé à travailler avec des résultats qui suggèrent un intérêt, d’aller le confirmer à travers des études pour renforcer la confiance que l’on a dans le potentiel biomarqueur. (Voir notre encadré)

Qu’est-ce qu’un biomarqueur ?

En médecine, un biomarqueur est une caractéristique biologique qui peut être objectivement mesurée et évaluée afin d’être utilisée comme un indicateur d’un processus biologique normal ou pathologique, ou encore de la réponse pharmacologique à une intervention thérapeutique. Un biomarqueur peut ainsi être une substance mesurée dans un fluide du corps, tel que le sang ou les urines. Ceci peut être aussi la mesure d’un paramètre comme la pression sanguine. Dans l’idéal, un biomarqueur doit être binaire : il est présent chez les patients atteints d’une maladie précise et absent chez les personnes en bonne santé ou touchées par d’autres maladies, ou vice versa. La mesure d’un biomarqueur doit être le reflet de l’évolution de la maladie : elle augmente ou diminue selon qu’elle s’aggrave ou s’améliore (ou l’inverse).

Quelques biomarqueurs dans les MICI (non exhaustif) :

-La CRP, marqueur sanguin qui si elle est élevée peut correspondre à une inflammation.

-La calprotectine fécale permet de détecter de l’inflammation dans les selles.

-Les taux résiduels d’anti-TNF qui permettent de doser le médicament dans le sang et sont associés à une réponse au traitement et à l’obtention d’une cicatrisation muqueuse. Les dosages d’anti-TNF permettent de voir s’il faut augmenter le traitement ou au contraire le diminuer et donc de proposer un choix plus personnalisé.

-La présence d’anticorps dirigés contre l’anti-TNF qui a un rôle péjoratif sur la réponse à un traitement.

Source : www.cregg.org

Dernière question un peu prospective : comment vous voyez le suivi des MICI dans 10 ans ?

Je travaille beaucoup sur le microbiote intestinal et nous avons mis en évidence que le microbiote a un rôle dans la maladie. Il est très sensible à l’environnement donc on peut imaginer que dès que l’environnement intestinal se perturbe, lié à un début d’activation de la maladie, le microbiote se modifie. Le problème c’est que monitorer à partir des selles de manière très rapprochée aujourd’hui reste assez compliqué. Il y a certaines équipes qui ont mis en place des toilettes qui mesurent des marqueurs dans les selles quasiment en temps réel… mais à mon sens c’est davantage de l’ordre du gadget, on ne peut guère imaginer une mise en place et un suivi réaliste de cette manière pour les très nombreux patients. En revanche souvent quand on pense microbiote, on pense « selles » alors que l’activité du microbiote intestinal peut aussi se mesurer dans le sang. On pourrait imaginer que certains marqueurs pourraient refléter ce qui se passe dans l’intestin et que cela puisse être mesuré de manière très rapide quasiment en continu, un peu encore une fois, comme ce que font maintenant les diabétiques qui ont accès à des patchs qui mesurent en permanence sans douleur et en temps réel leur glycémie.  On pourrait imaginer ce genre de chose pour mesurer l’activité de la MICI. L’autre prospective très importante à 10 ans dont on pourrait rêver serait la détection des lésions précancéreuses pour intervenir avant qu’il y n’ait un cancer authentique qui se manifeste, avec des marqueurs sanguins, des marqueurs fécaux, peut-être aussi des nouveaux examens d’imagerie, parce que la coloscopie on se rend bien compte que c’est un examen difficilement accepté, notamment pour certains patients qui ont une cholangite sclérosante et qui doivent avoir cet examen tous les ans ce qui est extrêmement lourd . Cela ne facilite pas l’adhésion des patients à la surveillance de leur maladie. Une imagerie sans anesthésie, non invasive et aussi efficace serait une belle perspective.

Les résultats de l’appel à projet seront divulgués en octobre 2022 avec la remise de la bourse exceptionnelle à l’équipe lauréate lors des 40 ans de l’afa.

Le montant octroyé sera de 300 000 euros, fruit des dons des adhérents et donateurs. Chaque don est un élément essentiel à ce projet de recherche, merci donc à chacun d’entre vous.

En conclusion…

Le suivi des MICI est crucial, car il permet d’anticiper pour mieux agir.

Idéalement, ce suivi devrait être le moins contraignant possible pour éviter que les patients, lassés des examens, abandonnent ce suivi.

Chacun doit avoir conscience que ce suivi évite les complications et permet de mieux vivre avec sa maladie. En bref, anticiper et se faire suivre aujourd’hui, c’est se construire un futur meilleur.

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